Naëm Bestandji

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Crèches de Noël dans des mairies : un acte politique anti laïque assumé

Par Naëm Bestandji . Publié le 13 Décembre 2019 à 13h07

Steeve Briois, maire d'Hénin Beaumont, pose devant la crèche de Noël installée dans le hall de l'Hôtel de Ville.

Depuis quelques années, nous voyons fleurir l'intrusion du catholicisme dans des espaces qui n'ont pas cette vocation. Les crèches de Noël apparaissent dans les halls de certaines mairies, mais pas n'importe lesquelles : celles tenues par l'extrême droite et une partie de l'aile de LR qui flirte avec l'extrême droite.

En novembre 2017, la crèche installée à la mairie d'Henin Beaumont par le maire Front National avait été jugée illégale par le tribunal administratif car contraire à la loi de 1905. Suite à cette décision de justice, Marine Le Pen avait soutenu son poulain en pointant la justice du doigt qui "[tordrait] les textes juridiques pour mutiler notre culture". Elle révélait ainsi, une nouvelle fois, le rejet de la laïcité par le Front National. Cela ne l'empêche pas de l'instrumentaliser allègrement sans le moindre état d'âme pour s'opposer à l'islam. Nous constatons la même attitude chez les islamistes, en sens inverse.

Marine Le Pen soutient le maire d'Hénin Beaumont

Une décision de justice similaire à celle d'Henin Beaumont fut rendue en octobre 2017 pour la crèche installée à l'Hôtel de la région Auvergne-Rhône-Alpes par son président Laurent Wauquiez. Mais ce dernier a su profiter des ambiguïtés du Conseil d'État : il installa non pas une mais cinq crèches dans le hall de l'Hôtel de la région… officiellement pour faire la promotion de l'art régional des santonniers… qui n'est pas une culture de la région qu'il préside.

La crèche installée dans la mairie de Béziers est la plus médiatique. Son maire pro-FN, Robert Ménard, est très motivé. Déjà condamné par la justice en 2017, il assumait prendre encore le risque en 2018. Il s'en était pris aux gardiens du temple de la loi de 1905. Ces "laïcards" qui ne supportent pas que nous soyons fiers de ce que nous sommes. Ces "libres penseurs" qui n'acceptent pas qu'on ne pense pas comme eux (1). Alors il réitéra son infraction à la laïcité en installant une nouvelle fois une crèche à l'intérieur de la mairie. Pourtant, rien ne l'empêchait d'installer sa crèche dans un autre lieu, qu'elle soit prise en charge par des citoyens volontaires, non par des élus ou des fonctionnaires, et de justement respecter nos traditions en l'installant dans une église (sa vraie place) ou une salle polyvalente par exemple. C'est ce que demandent les "laïcards" qui s'appuient sur la loi de 1905. C'est ce qu'il fit en 2017 : "la crèche avait été transférée à l’hôtel Du Lac après une procédure lancée par la préfecture" (2).

Mais Robert Meinard, anti-laïque convaincu, n'a que faire de la loi. Le 2 décembre 2019, il inaugura une nouvelle fois sa crèche dans la mairie. Pour assoir sa légitimité, il convia à cette inauguration les représentants, tout autant anti-laïques, des autres cultes (3).

Stéphane Ravier, sénateur RN et candidat à la Mairie de Marseille, n'est pas en reste en ce mois de décembre 2019 : "Dans les 13è et 14è arrondissements de Marseille, je suis fier de ne pas céder à ces ayatollah laïcards qui sont des ennemis de nos racines chrétiennes: la crèche de Noël est bel et bien présente dans notre mairie.
Laïc, ça ne veut pas dire amnésique !"

Stéphane Ravier soutient les crèches de Noël dans les mairies de Marseille

"laïcard" est un terme péjoratif utilisé par l'extrême droite, et plus généralement par les anti laïcité, depuis toujours. Il désigne simplement les défenseurs de la laïcité. Y associer "ayatollah" est un volontaire oxymore dont le but est de faire passer les militants laïques pour des fanatiques d'une nouvelle religion que serait la laïcité. Cela n'a aucun sens intellectuel mais possède une cohérence politique typique des anti laïques. C'est pour cela que nous retrouvons d'ailleurs des oxymores similaires au sein de l'autre extrême droite, l'islamisme politique. Le CCIF par exemple utilise des termes comme "radicalisés de la laïcité" ou "laïciste" pour créent une fausse similarité avec "islamiste" en jouant sur la phonétique et par sa rhétorique d'inversion habituelle. Il va même jusqu'à comparer les "laïcisites" aux terroristes qui seraient "les deux faces d'une même pièce".

Le CCIF compare les militants laïques aux terroristes

En bon anti laïque, donc, le RN, Robert Meinard et Laurent Wauquiez ne comprennent toujours pas que le problème n'est pas leur pensée religieuse mais son expression dans des bâtiments publics qui doivent être neutres. La religion n'a rien à faire dans une mairie. Contrairement à ce qu'ils disent, y installer une crèche n'est pas une tradition française. C'est une pratique récente pour réaffirmer une identité chrétienne face à la montée de l'intégrisme musulman, sa visibilité (notamment par le voile) et ses revendications communautaires sur certains territoires. Avancer l'aspect culturel et traditionnel de ce prosélytisme religieux au sein d'un batiment de la République laïque n'est évidemment rien d'autre que le moyen de contourner la loi de 1905. Exactement comme le font les islamistes avec nombre de leurs "centres culturels" qui sont en réalité cultuels.

C'est donc une réaction identitaro-religieuse face à la montée de l'islamisme politique. La visibilité de plus en plus importante de l'islam dans sa version extrémiste, les coups de boutoirs incessants contre la laïcité de la part des islamistes, ne pouvait que faire renaitre, par réaction, les revendications catholiques. L'intégrisme musulman est à la fois vécu comme une menace mais aussi comme un espoir par les intégristes catholiques et l'ensemble de l'extrême droite traditionnelle. Chaque centimètre cédé aux islamistes est l'espoir d'un futur centimètre gagné par les intégristes catholiques. Si on cède pour l'un, pourquoi ne pas céder pour les autres ? La réaction de l'extrême droite était donc prévisible.

Ainsi, leur "résistance pour les traditions françaises", c'est à dire "les racines chrétiennes de la France" selon eux, ce qui est historiquement inexact, n'est qu'un acte politique. C'est justement la raison d'être de la loi de 1905 : ne plus instrumentaliser la religion à des fins politiques et inversement. Ces crèches de Noël installées dans les mairies nous rappellent pourquoi une telle loi existe. Ces infractions montrent à quel point cette loi reste d'actualité et que nous ne devons pas céder un seul pouce de terrain à ceux qui veulent la piétiner, quelle que soit la religion qu'ils prétendent représenter.

(1) Béziers : Robert Ménard inaugure la crèche de Noël toujours décriée et s'en prend aux "laicards"
(2) Ibid
(3) Béziers : pour Robert Ménard, "la crèche n'est pas une polémique"