Naëm Bestandji

Féminisme / Universalisme / Laïcité

actualités - Samira Bellil

A la mémoire de Samira Bellil

Par Naëm Bestandji . Publié le 06 Septembre 2019 à 21h10

Samira Bellil : ce nom ne vous dit peut-être rien. Mais son histoire a bouleversé ma vie. Elle fut un des déclencheurs de mon engagement féministe.
En 2002, elle publia un livre : "Dans l'enfer des tournantes". Il m'a profondément touché et marqué. Un livre brut, violent, qui décrit la vie d'une "adolescente de quartier" brisée par de multiples viols individuels et collectifs. J'étais happé par son récit, abasourdi par les atteintes à son corps et à son âme. Mais elle avait su se reconstruire. Elle était devenue éducatrice. Je trouvais cette femme fabuleuse et courageuse. Je l'admirais.

Je lus son livre fin 2003, à l'époque où je m'engageais à Ni Putes Ni Soumises. Elle fut pendant un temps une des figures du mouvement.
Quelques semaines après avoir lu son ouvrage, je me rendis à Paris pour une soirée de soutien à NPNS organisée dans les locaux d'une des plus grandes agences de publicité parisienne. C'était l'occasion de rencontrer physiquement les militants. Cerise sur le gâteau, Samira Bellil était présente.

En pénétrant dans les locaux de cet immeuble huppé du centre de Paris, j'entrais dans un monde qui m'était étranger. J'avais l'impression de participer à cette pub d'une célèbre marque de rochers en chocolat dont l'action se situait dans une soirée mondaine. Nous étions quelques militants issus des quartiers populaires au milieu de people et de personnalités politiques de premier plan. Je me frayais un chemin entre les serveurs en nœud papillon, quelques starlettes de téléréalité, chanteuses et comédiennes pour rejoindre les "marcheurs" que j'avais reconnus. Je ne me souviens plus vraiment à qui j'avais parlé ce soir-là. Mais je me souviens de Samira Bellil. Elle était là. On me la présenta. Elle était souriante, accessible, charmante. L'image qu'elle me renvoyait contrastait avec son parcours douloureux que j'avais lu dans son livre. On discuta un long moment. Elle me dédicaça son livre que j'avais avec moi. Elle m'encouragea dans ma démarche de créer un comité à Grenoble. Tout le chic de cette soirée mondaine, toutes les personnalités présentes étaient pour moi anecdotiques. Mais cette rencontre avec Samira Bellil valait largement la peine que je me rende à Paris.

Quelques jours plus tard, un membre de la direction du mouvement m'avoua que Samira était malade. Lors de notre rencontre, elle souffrait déjà d'un cancer de l'estomac. Je n'en revenais pas. Elle n'avait rien laissé paraitre. Son état s'aggrava dans les mois qui suivirent. Certains dirent que son corps avait somatisé toutes les violences physiques et psychologiques qu'elle avait subies. Elle meurt le 4 septembre 2004. C'était il y a 15 ans. Nous avions le même âge. Je ne l'oublierai jamais.