J’ai regardé le documentaire de Zone Interdite (M6) sur l'islam radical.
Sa construction et son approche sont de facture classique : le salafisme est encore privilégié, des cas abordés déjà connus, et le tout enveloppé d’une musique angoissante. Mais il est bien construit et certaines sources sont inédites sur une chaîne nationale, comme l’extrait d’une de mes vidéos YouTube. Voici l'intégralité :
Elias d'Imzalène, de son vrai nom Eli Yess Zareli, est le fondateur du site Islam&info. En juin 2013, lors d'une conférence à la mosquée de Torcy (Seine-et-Marne), il résuma la pensée et le projet islamiste sur l'enseignement. Il exposa sa vision sexiste, communautariste, voire sécessionniste, de la société.
Dans un autre discours (rapporté par Le Parisien), il avait comparé la situation existant en France à l’apartheid et demanda aux fidèles "d’arrêter d’être Français légalistes, Français républicains et Français patriotes". Ce fut une des raisons qui entraînèrent la fermeture de la mosquée de Torcy en avril 2017.
Comme je l’ai déjà écrit par le passé, le salafisme est la forme d’islamisme la mieux identifiable car la plus caricaturale. Certains propos de salafistes dans le documentaire l’illustrent d’ailleurs. Les poupées sans yeux sur lesquelles j’alertais déjà en 2018 (1), les écoles clandestines, le refus de serrer la main d’une femme, les mosquées où sont tenus des discours séparatistes assumés, etc. sont autant d’éléments qui permettent de facilement identifier leur radicalité. Le problème est que l’écrasante majorité des islamistes n'est pas salafiste.
Le documentaire précise que les salafistes représentent une infime partie des musulmans. C’est vrai. Mais il faut rajouter que les salafistes ne représentent aussi qu’une partie seulement des islamistes. C’est là que le documentaire tombe dans la confusion. Heureusement, il a évité le pléonasme "islamisme radical", peut-être suite à mes échanges avec la journaliste en chef. Mais il est répété à plusieurs reprises "islamisme" quand il s’agit du salafisme, excluant ainsi l’islamisme politique qui, lui, n’a pas été abordé.
Depuis des années, notamment lors de l’élaboration de la loi contre le séparatisme, je hurle que la plus grande menace est les Frères musulmans. Les salafistes sont dangereux. Tous les dispositifs exposés dans le documentaire sont nécessaires. Mais comme ils sont facilement identifiables, la lutte est plus "simple" et peu les soutiennent. Contrairement aux salafistes, les Frères musulmans ne luttent pas frontalement contre la société. Ils l’investissent pour mieux la saper de l’intérieur. Leur séparatisme n’est pas direct. Il est sur le temps long pour amener l’ensemble de la société vers leur vision islamiste du monde, contrairement au salafisme qui désire une société parallèle immédiatement.
Les Frères musulmans ne luttent pas frontalement contre la société. Ils l’investissent pour mieux la saper de l’intérieur.
Comme il est plus difficile de repérer les signaux de l’islamisme politique, les documentaires privilégient le salafisme, plus spectaculaire et facile à mettre en image.
L’idéologie des Frères musulmans a quand même fait un caméo : la séquence de la militante islamiste qui rêve de devenir avocate et imposer son sexisme "religieux" (le voile) dans les prétoires. Là, contrairement aux autres volets du documentaire, aucun "séparatisme" façon salafisme, mais le désir assumé d’infiltrer le monde de la justice pour le saper de l’intérieur. Nous sommes en plein dans l’idéologie frériste. Mais la journaliste ne l’indique pas. Ses deux camarades étudiantes déclarent vouloir porter le voile un jour, quand elles auront "atteint un certain degré de spiritualité" qui n’est autre que le degré de soumission au patriarcat islamiste. J’analyse longuement ce faux "chemin spirituel" dans mon livre (2). Là encore, la journaliste ne s’interroge pas sur la composition de ce "cheminement" qui séduit et pousse des jeunes femmes à un jour basculer dans l’intégrisme au point de préférer ne plus travailler ou quitter la France.
Ainsi, le documentaire n’a pas évoqué les associations (CCIF, ...), les partis politiques (PEJ, UDMF, …) et les militants fréristes, pourtant bien plus nombreux et plus efficaces que les salafistes. Ce sont les Frères qui réussissent à créer des liens avec une partie de la gauche. Ce sont les Frères qui réussissent à être financés par l’Europe pour leur campagne prosélyte pro voile. Ce sont les disciples de cette idéologie qui mènent les offensives dans les piscines, les écoles publiques, sur les terrains de foot, etc. Alors quid du CCIF, des "hijabeuses", des militantes pro burqini, de la manif du 10 novembre 2019, de l’IESH, du Rassemblement annuel des [Frères] musulmans de France au Bourget, de leur présence au sein du CFCM, etc ?
Souvenons-nous que la première affaire de voile à l’école en 1989 avait été instrumentalisée par les Frères musulmans, pas par les salafistes. Souvenons-nous que les islamistes auditionnés par la commission Stasi (qui aboutira à la loi de 2004) sont des Frères musulmans, pas des salafistes. Souvenons-nous que la LDH, ATTAC, les féministes intersectionnelles & co soutiennent l’idéologie des Frères musulmans, pas le salafisme.
Le documentaire de Zone interdite, de qualité, rend bien compte du problème salafiste, mais pas de l’islamisme au sens large, et encore moins de sa frange la plus dangereuse sur le long terme et qui obtient des résultats : l’islamisme politique. Ces deux formes d’islamisme influent sur l’ensemble des musulmans à des degrés divers. En y ajoutant le militantisme islamiste qui a la prétention de représenter "les musulmans", cela explique en partie pourquoi beaucoup dénoncent la "stigmatisation des musulmans" quand il s’agit d’alerter sur l’islamisme. Les salafistes interrogés ne dérogent pas à cette règle victimaire qui vise à protéger l'islamisme en se servant de tous les musulmans comme bouclier : tous affirment que l'État s'en prend à eux car "on stigmatise les musulmans".
Beaucoup dénoncent la "stigmatisation des musulmans" quand il s’agit d’alerter sur l’islamisme.
Ce documentaire est très bien pour sa mise en lumière du problème salafiste en France. Sans doute aurait-il fallu rallonger sa durée, ou tourner un deuxième volet, pour aussi aborder les Frères musulmans. Mais, comme après chaque diffusion d’un reportage sur ce sujet, les complaisants préfèrent encore dénoncer la "stigmatisation des musulmans" plutôt que de dénoncer les intégristes qui les salissent, assimilant ainsi tous les musulmans à l'islamisme. Voilà comment effrayer l'ensemble de la population. L'extrême droite est ravie. Elle qui, de son côté, en profite pour entretenir son fantasme sur les conséquences du "grand remplacement" depuis hier soir.
Et pendant ce temps, d’autres actions fréristes se préparent avec toujours le sexisme du voile pour cheval de Troie.
(1) Nounours sans yeux : le délire salafiste au RAMF
(2) Naëm Bestandji, Le linceul du féminisme-Caresser l'islamisme dans le sens du voile, Editions Seramis, 2021.