Naëm Bestandji

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Burqini à Grenoble : Éric Piolle prépare l'opinion publique à l'autorisation de ce sexisme islamiste

Par Naëm Bestandji . Publié le 28 Juillet 2020 à 11h14

Le vendredi 24 juillet 2020, Éric Piolle, maire de Grenoble, accorda une interview télévisée à CNews (1). En fin d'entretien, le journaliste l'interrogea sur les divers épisodes burqini vécus à Grenoble : Est-ce que, par exemple, vous souhaitiez savoir si la piscine est comme une école, un lieu à sanctuariser ?

Éric Piolle : La question n'a pas été traitée. Le gouvernement louvoie en matière de laïcité. Le débat est intéressant. Il n'est pas simple. Dans la piscine, il y a le rapport au corps. Donc ce n'est pas simple. Dans la projection de nos habits il y a à la fois qui nous sommes, mais aussi, on l'a vu à la fois avec le Covid, des contextes très particuliers. Donc est-ce qu'on place des intentions derrière les habits des gens ? Le défenseur des droits, Jacques Toubon, avait pris des positions très claires là-dessus. L'Observatoire de la laïcité, à travers Jean-Louis Bianco, également. Le gouvernement n'a pas choisi la clarification dans ce domaine-là. (…) C'est un débat qui est essentiel, qui touche non pas notre vie quotidienne parce que ça concerne très très peu de personne, mais qui dit notre rapport à la société et dit notre volonté en France de faire une République de citoyens, qui n'est pas une République ethnique. Mais qui est une République de citoyens où on a tous un rapport direct à la France. Et ça, je crois que c'est extrêmement important. On peut appartenir à plein de communautés. J'appartiens à plein de communautés différentes. Des communautés culturelles, des communautés historiques, des racines. Je suis basquo-Béarnais et je le resterai toute ma vie. Et j'entretiens ces racines. Et pourtant nous avons un rapport direct aussi à la France.

La réponse de l'édile, peu claire et alambiquée, montre à la fois un certain embarras tout en laissant paraître un dangereux relativisme politique, identitaire et sexiste de la part du maire écologiste, possible candidat à la présidentielle de 2022.

Aller sur le terrain de la laïcité pour éviter celui de l'égalité des sexes, aller sur le terrain communautaire régional pour tenter de rassurer sur le communautarisme et l'identitarisme islamiste : nous nageons dans les eaux troubles de l'argumentation de l'islamisme politique.

Le burqini n'est pas culturel

Ces propos relativisent le rigorisme faussement religieux, version islamiste, du voilement des femmes. Ils visent à en faire un élément non plus politico-sexiste apparu au XXe siècle, mais culturel donc ancestral. Or, le burqini, officiellement inventé en 2007, n'a rien de culturel dans le monde musulman. Depuis la deuxième moitié du XXe siècle au Maroc, en Algérie et en Tunisie (pays dont sont originaires la plupart des militantes islamistes françaises), les femmes se baignaient en maillot de bain. Celles qui n'avaient pu s'émanciper de leur culture patriarcale, ne se baignaient tout simplement pas. Le nombre des premières allait en augmentant, les secondes en se réduisant. L'émancipation des corps était en marche… jusqu'à l'arrivée de l'islamisme contemporain, comparable aux racines basquo-Béarnaises pour Éric Piolle (les Basques et les Béarnais apprécieront).

Selon Éric Piolle, l'islamisme contemporain est comparable aux racines basquo-Béarnaises.

Ce n'est qu'à la fin du XXe siècle, au moment où l'islamisme (politique et djihadiste) prenait son essor, que les corps des femmes (pas ceux des hommes) ont commencé à se (re)couvrir dans les rues et pour la baignade. Les diverses formes de voilement que nous connaissons aujourd'hui n'ont rien de culturel. Le hijâb, le jilbâb et autre niqâb sont des importations du Moyen-Orient vers le Maghreb et ailleurs, entamées à partir des années 1970, pour une standardisation internationale du sexisme vestimentaire islamiste, arme politique principale de sa stratégie d'expansion. Le burqini est né pour rendre compatible le développement de ce sexisme avec la baignade.

Le burqini n'a donc absolument rien de "culturel". Alors pourquoi faire un parallèle avec la culture, dont celle du maire de Grenoble ? Encore une fois pour écarter le véritable sujet qu'est l'égalité des sexes afin d'aller vers celui de la sauvegarde des traditions. Le sexisme et le patriarcat deviennent acceptables, voire défendables, au nom du respect culturel. Eric Piolle s'inscrit dans le discours intersectionnel.

Cette comparaison est intenable… sauf pour l'extrême droite (religieuse et politique). Venant d'un homme de gauche, c'est contre nature. Mais c'est devenu classique à EELV.
Tout d'abord, la référence à la sauvegarde des traditions et aux diverses identités qui traversent un individu ne concerne pas le burqini puisqu'il n'a rien de traditionnel, que ce soit en islam, au Maghreb ou ailleurs. De plus, par définition, les traditions et cultures évoluent au fil du temps. Certains aspects sont abandonnés et laissent place à d'autres. Leurs vestiges matériels et rituels deviennent des folklores pour en préserver la mémoire. Concernant les relations homme-femme, les Lumières et les luttes féministes ont permis de faire évoluer les mentalités pour enfin emprunter le chemin de l'abandon du sexisme et du patriarcat dans notre culture (et le chemin est encore long).

Mais pour Éric Piolle, comme pour les ultra-conservateurs, tout peut être préservé et appliqué éternellement, y compris les éléments culturels les plus rétrogrades. Dans sa culture citée à l'antenne, qui fut sexiste et patriarcale comme les autres, défend-t-il donc sa conservation et son application intégrale qu'il aura figée dans le passé ? Sa référence culturelle fait allusion à un héritage millénaire où les femmes devaient "enfanter dans la douleur", n'avaient pas droit à l'IVG, pas le droit de vote, devaient demander l'autorisation à leur mari pour ouvrir un compte en banque, etc. Voilà la comparaison du maire de Grenoble à respecter en ce qui concerne les femmes.

Pour Éric Piolle, comme pour les ultra-conservateurs, tout peut être préservé et appliqué éternellement, y compris les éléments culturels les plus rétrogrades.

Ce raisonnement qui prône le respect de la culture pour justifier le sexisme est exactement le même que celui des islamistes. Pour eux, les corps des femmes sont le champ de bataille où se joue non pas l'avenir de l'islam mais de l'islamisme. Ces corps sont instrumentalisés pour être les porte-étendards de "l'identité islamique" face à un "Occident" où les femmes seraient "trop libres"… pendant que les islamistes hommes, eux, s'habillent "à l'occidentale" et profitent pleinement de la baignade, de la douceur de l'eau et du soleil sur leur peau, en caleçon de bain. Pour le maire de Grenoble, cela ne semble pas gênant. Le respect de la "communauté", de "l'identité" et des "racines" imaginaires vaut bien l'occultation des corps féminins sexuellement tentateurs.

Cette référence au respect de la culture est une arme de destruction massive contre les féministes dans les pays musulmans. Accusées de trahir leur culture, les féministes qui luttent contre le concept sexiste et patriarcal du voilement seraient des traitresses qui renieraient leurs traditions ? Les Françaises de confession musulmane qui se baignent en maillot de bain comme tout le monde ne respecteraient donc ni leurs "racines" ni leur "culture" ? Hassan Al-Banna valide son message…

Enfin, Éric Piolle met-il constamment en avant, par des signes visibles, sa communauté et ses racines basquo-béarnaises ? Ces signes distinguent et hiérarchisent les individus selon leur sexe par "respect" de ses racines ? Les affiche-t-il, pour une "pudeur" définie par des hommes au nom de Dieu, quand il se rend à la piscine pour se baigner ou lors des conseils municipaux qu'il préside ? Fait-il de ses racines l'élément premier de son identité, occultant tous les autres, au détriment du commun citoyen ? Sa comparaison entre le burqini et ses racines basquo-béarnaises marque au fer rouge le relativisme intersectionnel et racialiste dans lequel il s'inscrit.

C'est pour cela qu'une autre de ses affirmations est fausse. Contrairement à ce qu'il dit, les militantes pro-burqini n'ont pas la "volonté en France de faire une République de citoyens". Il est vrai qu'elles ne militent pas pour "une République ethnique" mais pour une République communautariste sur base religieuse dont la citoyenneté n'est qu'un instrument de lutte. Leur identité première est l'islam dans sa version extrémiste, pas la France. D'où leur intransigeance et leur acharnement fanatique à défier les lois et règlements de la République pour imposer leurs demandes de privilèges. Je suis curieux de connaitre les basquo-béarnais qui agissent d'une telle façon.

Dans cette interview, Éric Piolle fait également référence au rapport au corps pour souligner le contexte spécifique d'une piscine. Un aspect qui lui avait échappé et que je lui avais souligné lors de notre entretien en juin 2019 (2). En effet, dans sa légitime réflexion, il me demanda pourquoi interdire le burqini dans les piscines alors que le voile est autorisé dans la rue et dans les stades par exemple. Sa question était pertinente. Tout d'abord, je lui avais précisé que, comme les plages, ces lieux n'ont rien à voir avec la laïcité en ce qui concerne les usagers. D'autant plus que les stades ne sont pas une cible politique des islamistes (en ce qui concerne les spectateurs, pas les athlètes…). Ce n'est pas le cas des piscines municipales. La piscine n'est pas la rue. C'est un service public où des règles particulières s'appliquent. C'est le lieu du rapport au corps par excellence. Les personnes s'y côtoient en partie dénudées, hommes et femmes, pour se baigner. Cela n'a donc aucun rapport avec la rue ou les stades. Les islamistes en ont bien conscience. C'est pour cela que, par leur obsession sexuelle légendaire, les piscines sont un lieu de conquête presqu'aussi important que l'école pour une partie d'entre eux (les autres, en général les salafistes, considèrent que les femmes n'ont pas leur place dans les piscines, surtout si ces lieux sont mixtes).

Par l'obsession sexuelle légendaire des islamistes, les piscines sont un lieu de conquête presqu'aussi important que l'école pour une partie d'entre eux.

Céder serait catastrophique. Pourquoi ? Je lui avais rappelé la patience des Frères Musulmans. Ils n'auraient jamais milité pour des voiles de bain il y a encore seulement 10 ans car la société n'était pas prête. Il fallait d'abord que le hijâb et autres voiles islamistes s'installent dans le paysage pour que la population s'habitue un minimum. Une fois cette étape passée, ils osèrent conquérir les piscines. Suite aux multiples refus d'horaires séparés, ils revoient leurs ambitions provisoirement à la baisse. Ils laissent des militantes, fanatisées par leurs prêches, agir pour "seulement" imposer le burqini. Contrairement au début des années 2000, une partie de la population est aujourd'hui prête à soutenir une telle demande. Si d'autres villes imitaient Rennes, dans 10 ou 15 ans (voire même avant), une fois que le burqini sera bien installé dans le paysage, ils entameront l'étape suivante : les horaires séparés pour "respecter la liberté de conscience et les droits civiques" des islamistes.

Je regrette que, depuis, il n'ait retenu que ma phrase sur le rapport au corps pour oublier tout le reste.

La comparaison hors sujet entre le burqini et le masque sanitaire

Ce relativisme pousse le maire de Grenoble aux comparaisons les plus surprenantes, au point de faire un parallèle hors sujet, par un sous-entendu, entre le burqini et le port du masque pour se protéger de la Covid-19. Il commence par affirmer que "dans la projection de nos habits, il y a qui nous sommes". Il reconnait ainsi que le port du burqini n'est pas neutre. Il projette une appartenance identitaire et idéologique, dont la religion est l'emballage, où le corps de sa porteuse est sexuellement diabolisé au point de devoir le cacher de la vue des hommes. Éric Piolle mesure donc la portée identitaire, idéologique et symbolique du burqini. Mais, pour botter en touche et se dédouaner, il le compare au port d'un masque sanitaire. Son argument est le suivant : on ne peut placer des intentions derrière les vêtements des personnes… même pour le burqini.

Éric Piolle compare donc une recommandation sanitaire provisoire pour sauver des vies, et qui concerne hommes et femmes, à une prescription éternelle de l'occultation des corps des femmes motivée par un sexisme maladif. Il met sur le même plan la santé publique qui concerne tous les Êtres humains et une obligation "religieuse" uniquement destinée aux femmes par une morale patriarcale d'un autre âge. Il voit un lien entre un masque porté pour se protéger contre un virus potentiellement mortel et un voile waterproof pour cacher les femmes de la vue des animaux que seraient les hommes. Bref, le maire de Grenoble compare un virus à l'islamisme. De là à faire du second l'équivalent du premier...
Cette comparaison avait déjà été faite, pendant le confinement, par des salafistes pour fustiger la loi de 2010 sur l'interdiction du voile intégral, puis reprise par Rokhaya Diallo. L'argument était le même : le port du voile intégral ou d'un masque sanitaire ne permet pas de déduire les motivations de la personne concernée. Le maire de Grenoble s'inscrit dans leurs pas.

Le relativisme d'Éric Piolle ne peut plus prendre l'ignorance pour prétexte

Comme tout bon relativiste, il avance également l'argument du faible nombre de personnes concernées par le port du burqini. Cet argument fut déjà brandi lors de la première affaire de voile à l'école en 1989. J'ai toujours considéré que, pour le fanatisme religieux, c'est justement parce que le nombre est faible qu'il faut traiter le problème. Attendre avant d'agir que les islamistes aient développé et ancré leur travail de terrain, que quelques dizaines de personnes se transforment en plusieurs milliers, montre une inconscience intellectuelle et politique. Le temps et les évènements m'ont donné raison. D'ailleurs, ce sont ces mêmes courants politiques qui à l'époque soulignaient le faible nombre de femmes voilées pour ne pas agir, et aujourd'hui, face au nombre, prennent la défense de ce sexisme sous prétexte qu'à présent il est trop ancré et qu'il faut faire avec.

Lors de notre entretien en juin 2019, j'ai proposé au maire de visionner sur mon téléphone une vidéo dont je suis l'auteur (ci-dessous). Ce montage montre le sexisme du voile, qui le prescrit et pourquoi. Cette vidéo montre aussi que les piscines municipales sont un enjeu politique pour une partie des Frères musulmans et qu'Alliance citoyenne s'inscrit dans leur projet global. Il l'a visionnée devant moi. Il ne peut donc pas laisser croire qu'il n'est pas informé du danger. L'ignorance ne peut pas lui servir d'échappatoire pour justifier son relativisme et sa défense de l'indéfendable.

Ses propos peu clairs et alambiqués, à la fin d'un entretien consacré à d'autres sujets, ne sont pas anodins. Ils laissent paraître une préparation de l'opinion à l'autorisation du sexisme islamiste dans les piscines municipales de Grenoble afin de s'inscrire dans la continuité d'autres villes gérées par les écologistes. Il ne se contredit pas. Lors de notre entretien, il m'avait affirmé que le règlement intérieur des piscines municipales de Grenoble ne sera pas modifié… jusqu'aux élections municipales de 2020. Il ne s'était pas engagé au-delà. Il a respecté sa promesse.

J'alerte depuis des mois : les islamistes n'ont plus besoin d'agir frontalement, ni même de bouger. Leurs alliés à gauche se chargent de faire leur travail (ou de le faire avec eux, comme au sein d'Alliance citoyenne). C'est pour cela que, à présent, les féministes universalistes et les laïques sont plus souvent confrontés à EELV et LFI qu'à l'UOIF ou au CCIF.

Je ne sais pas si Europe Écologie Les Verts est la solution politique aux problèmes écologiques. Mais une chose est certaine : ce parti, partenaire plus ou moins volontaire de l'islamisme politique, est un danger pour l'égalité des sexes et la laïcité. Par ses déclarations à l'apparence inoffensive sur CNews pour noyer le téléspectateur, Éric Piolle a jeté des cailloux dans une mare qui n'a pas fini de nous éclabousser.

(1) L’interview d’Éric Piolle
(2) Burqini à Grenoble : mon entretien avec Éric Piolle