Naëm Bestandji

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Islamistophilie et sexisme "religieux" à gauche : halte à l'aveuglement, à la complicité (3ème partie)

Par Naëm Bestandji . Publié le 15 Octobre 2019 à 19h06

La tribune publiée dans Libération, pour dénoncer "l'islamophobie" à gauche, révèle une fois de plus le danger de cette alliance entre islamisme politique et une partie de la gauche. La rhétorique d'inversion inspirée des Frères musulmans transpire à chaque phrase. Tous les concepts sont inversés.
Cette tribune est un appel réactionnaire, renommé "progressiste" par les rédacteurs, à défendre une idéologie politico-religieuse, l'islamisme, et à étouffer la voix des musulmans et non musulmans qui combattent cette idéologie. Le moyen utilisé est toujours le même : se servir des discriminations envers les musulmans, bien réelles, pour en fantasmer d'autres et dénoncer des discriminations qui n'en sont pas. Comme les islamistes, ils déclarent aussi dans cette tribune n'avoir aucun problème avec la critique de l'islam… sauf quand on le critique. C'est la victimisation verbalisée par un terme piège : "islamophobie". Tout ceci ne favorise pas le progressisme mais la progression de la version extrémiste de l'islam.

Seuls, les islamistes pourraient difficilement y parvenir. Ils ont besoin d'alliés. C'est là qu'entre en scène une partie de la gauche, très présente dans les quartiers populaires où se trouve la majeure partie des musulmans. Cette frange de la gauche est un facilitateur de développement islamiste dans les quartiers et le sas de sortie de cette idéologie pour s'étendre dans les universités, les syndicats et ailleurs. Pour tisser les liens, il faut des contacts. Les islamistes nouent alors des relations avec les plus complaisants des complaisants dont la naïveté n'a d'égale que leur vision exotique des intégristes musulmans perçus comme de simples musulmans éternellement opprimés. L'exemple le plus anciennement spectaculaire est le partenariat entre Tariq Ramadan et la Ligue de l'enseignement dans les années 1990.

Cette frange de la gauche est un facilitateur de développement islamiste dans les quartiers et le sas de sortie de cette idéologie pour s'étendre dans les universités, les syndicats et ailleurs.

Les islamistes misent aussi sur des alliés plus "naturels" : les identitaires musulmans. Ils ne sont pas forcément musulmans pratiquants ou pratiquent occasionnellement leur culte. Certains sont même athées. Mais ils font de l'islam, comme de leur "arabité", leur identité première face à cette France laïque et éternellement "coloniale". L'islam identitaire est leur point commun avec les islamistes. Leurs actions culturelles, éducatives et sociales dans les quartiers croisent également ce type d'actions menées par les islamistes. Ils sont donc naturellement amenés à travailler ensemble.

Dans la partie précédente, j'avais analysé le profil de l'un d'entre eux, Youcef Brakni. Taha Bouhafs lui ressemble idéologiquement comme sur le plan volcanique et irrespectueux du tempérament.

Taha Bouhafs un "antiraciste" identitaire

Taha Bouhafs se présentait comme "militant des quartiers populaires". Aujourd'hui il se présente comme "journaliste". Il est surtout un identitaire verbalement violent et à l'insulte raciste facile. Il voit dans l'intégrisme musulman et les Indigènes de la République des partenaires de lutte. Il perçoit comme des traîtres les musulmans progressistes qui luttent contre l'islamisme et les ex musulmans qui critiquent l'islam. Comme tous les identitaires "Arabe"/musulman, il a une tendresse particulière pour le terme raciste "collabeur".

Le racisme de Taha Bouhafs

Ce terme est la contraction de deux mots : "collaborateur" et "beur". Le premier est plus communément exprimé par "collabo". Il désigne les français qui avaient collaboré avec l'occupant nazi durant la Seconde Guerre Mondiale. Le second est un néologisme issu du verlan, créé au début des années 1980 : arabe=bera=beur. Il désigne familièrement les français dont les parents furent des immigrés maghrébins. En contractant ces deux mots, les identitaires désignent un "Arabe" (forcément musulman) qui trahit son "peuple" en collaborant avec les "Français", comme le furent les collabos avec les nazis, par son émancipation de la "communauté" ou sa critique de l'islam(isme).

Cette perception de la société, divisée en communauté où chacun serait assigné à la sienne en raison de sa couleur de peau et/ou de ses origines et de sa religion, est raciste. Ainsi, toute forme d'émancipation est perçue comme une trahison. Mais comme pour tout bon raciste, Taha Bouhafs n'y voit aucun mal : "Le racisme intra­communautaire n’existe pas, le racisme est un système de domination politique, économique et social. C’est donc assez compliqué de dominer ou être dominé par quelqu’un de sa propre »race » (1). Il fit cette déclaration pour un article de Charlie Hebdo qui s'était appuyé sur l'un des miens où j'avais détaillé et analysé cette forme de racisme (2). Ne reconnaitre qu'une seule forme de racisme (le racisme "systémique"), et se percevoir comme un éternel "dominé", lui permet de laisser libre court à son propre racisme qui, selon lui, n'en serait pas un.

Les discriminations et propos racistes intracommunautaires sont fréquents. Mais ils ne font l'objet d'aucune étude (à ma connaissance) ni d'aucun projet pour lutter contre ce fléau. Une forme de tabou s'est installée à mesure que la stratégie victimaire s'est développée, pour ne pas fausser l'image des éternelles victimes. La lutte contre "l'islamophobie" pour instaurer un délit de blasphème envers l'islam permet donc aussi d'occulter le racisme et les discriminations intracommunautaires. Sans parler de l'homophobie et du sexisme qui, là aussi, deviennent excusables, voire respectables comme le voile.

Taha Bouhafs fut le candidat de la France Insoumise pour la 2ème circonscription de l'Isère lors des législatives de 2017. Il a quitté le mouvement depuis. Comme Youcef Brakni, il est une des figures qui font la jonction entre les islamistes, les ultras identitaires "Arabes" (dont il fait partie), les "décoloniaux" et une partie de l'extrême gauche.

Sa victimisation permanente liée à son tempérament impulsif et verbalement violent l'amène souvent à déraper. Sa posture victimaire permet, là encore, d'excuser ses outrances pour certains. C'est le cas dans cette tribune publiée dans Libé : "plusieurs militants ont été vivement interpellés pour avoir réagi aux propos d’Henri Peña Ruiz, philosophe, qui intervenait lors de cet atelier. L’un d’entre eux, le journaliste Taha Bouhafs a été violemment pris à partie."
C'est oublier l'outrance de M. Bouhafs ce jour-là. C'est omettre son commentaire Facebook à propos d'Henri Peña Ruiz : "Mdr pas grave c'est un fossile, à la prochaine canicule on entendra plus parler de lui lol." Cette déclaration est du même niveau que "Mdr pas grave c'est un migrant, au prochain bateau qui coule on entendra plus parler de lui lol". Mais pour les rédacteurs de cette tribune, et pour Libération, ça passe. Ce ne serait qu'un "détail", une saute d'humeur.

Taha Bouhafs souhaite la mort de Henri Pena Ruiz

Ainsi, les rédacteurs de cette tribune montrent, s'il en était encore besoin, leurs indignations à géométrie variable. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que Taha Bouhafs en soit l'un des signataires, tout comme Madjid Messaoudene.

Madjid Messaoudene, un élu de gauche sans boussole politique

Il est un élu de Saint-Denis, "conseiller municipal délégué à l’égalité femme/homme, lutte contre les discriminations, égalité des droits, services publics", selon la mairie. En réalité, il ne voit les problématiques qu’en termes de "race". Il lui arrive donc de s'associer aux indigénistes ou plus largement aux racialistes.
Une des plus grandes obsessions de Madjid Messaoudene est le conflit israélo-palestinien. Une obsession qui s'observe jusqu'à son pseudonyme sur Twitter où il se fait appeler @MadjidFalastine ("Falastine" est la prononciation arabe de "Palestine"). "@MadjidSaintDenis" lui semble moins attrayant.
Sa conception de l’égalité des sexes se limite régulièrement à la défense du sexisme du voile. Les "féministes blanches" ne sont pas sa tasse de thé. La Laïcité serait "islamophobe".

Madjid Messaoudene est contre l'interdiction du voile pour les petites filles à l'école.

Pour Madjid Messaoudene, le sexisme et l'endoctrinement islamiste des enfants ne sont rien. En revanche, il dénonce la laïcité qui contribue à pacifier l'école et à protéger ces citoyennes en devenir.

Anti-laïque et peu soucieux du féminisme, il est bien plus préoccupé à défendre la liberté (politico) religieuse de l'intégrisme musulman que de lutter contre le sexisme qui en émane. C'est pourquoi il défend le "libre choix" du sexisme du voile. La défense de l'islamisme politique et de son sexisme, dont il considère toute opposition comme "islamophobe", est son principal axe de lutte contre les discriminations. Ses anathèmes en "islamophobie" montrent, là encore, la raison d'être de ce terme dangereusement valise : la fusion entre la lutte contre l'islamisme, la crainte de l'islam (véritable sens du terme) et l'hostilité envers les musulmans.

Ainsi, la communion nationale du 11 janvier 2015 aurait été "une manifestation de racistes et d’islamophobes" selon lui (3). Il avait pris pour prétexte de ne pas vouloir manifester aux côtés de dictateurs. Il omet un détail : les chefs d'État, dont des dictateurs, avaient marché une centaine de mètres, pour le symbole, puis s'en étaient allés bien avant le début de la manifestation. Madjid Messaoudene n'avait aucune chance de les croiser. Cet argument, aussi utilisé par les islamistes (CCIF et d'autres), fut simplement une excuse pour ne pas manifester aux côtés de tous ces Français "racistes et islamophobes" qui marchaient pour exprimer leur deuil après la vague d'attentats et leur attachement à la liberté d'expression. Que viennent faire ici le racisme et "l'islamophobie" ? Ils viennent pointer les caricatures de l'islam et du Prophète Mohamed publiées dans Charlie Hebdo et qui causèrent le massacre de la rédaction.

A plusieurs reprises, comme dans cette tribune, il exprima son indignation face à l'attentat de Chrischurch pour créer un lien avec la France. Par contre, ses réactions sont toute autre lorsque des attentats sont commis sur notre sol par des djihadistes qui s'appuient sur leurs interprétations des textes coraniques. Au mieux, elles sont tièdes comme pour Charlie Hebdo, au pire moqueuses comme ses tweets en pleine période d'attentats à Toulouse et Montauban :

Tweets de Madjid Messaoudene lors des attentats de mars 2012

Tweets de Madjid Messaoudene lors des attentats de mars 2012

Tweets de Madjid Messaoudene lors des attentats de mars 2012

Tweets de Madjid Messaoudene lors des attentats de mars 2012

Tweets de Madjid Messaoudene lors des attentats de mars 2012

Tweets de Madjid Messaoudene lors des attentats de mars 2012

Ces tweets sont exactement dans le même style de ceux de Marwan Muhammad, à l'époque porte-parole du CCIF, concernant ces attentats. Tout comme lui, il s’est aussi régulièrement montré agressif envers Charlie Hebdo sur Twitter. Alors, en y ajoutant sa tendresse pour le sexisme du voile et son désir d'établir un délit de blasphème envers l'islam, ce qui était inévitable arriva : il a évidemment adhéré au CCIF, idéologiquement la branche juridique des Frères musulmans.

Madjid Messaoudene adhère au CCIF

Madjid Messaoudene appelle au don pour le CCIF

Comme les autres signataires de la tribune, il considère sa défense d'une idéologie réactionnaire comme progressiste et les progressistes comme des réactionnaires. Il eut l'occasion de le montrer maintes fois. L'une des plus drôles eut lieu sur Twitter. Il accusa la féministe Djemila Benhabib d'avoir participé à une conférence de "réactionnaires" que seraient les universalistes. Lui qui est membre du collectif islamiste CCIF, une des associations les plus réactionnaires de France. Par un échange que j'avais eu avec lui sur Twitter, il a d'ailleurs reconnu maladroitement que le CCIF tient des propos d'extrême droite en les comparant à ceux de Gilbert Collard. Mais cela ne lui pose aucun problème.

Comme les autres signataires de la tribune, Madjid Messaoudene considère sa défense d'une idéologie réactionnaire comme progressiste et les progressistes comme des réactionnaires.

Il est tout aussi ambivalent à propos de l'homophobie. La tribune qu'il a signé affirme que "la lutte contre le sexisme, l’homophobie, le racisme sous toutes ses formes, incluant la lutte contre l’islamophobie ne se négocie pas, ne peut être ignorée, et se doit d’être au cœur de tout projet politique". J'ai déconstruit ce passage dans la première partie de cet article. Un passage qui n'a pour but que de mettre au même niveau ce qu'est un Être humain (homosexuel) et le choix d'une idéologie (l'islam) pour faire de toute critique de ce dernier une forme de racisme.
Il y a aussi un autre point qui montre l'hypocrisie de cette déclaration. Madjid Messaoudene négocie la lutte contre l'homophobie, comme tous les partisans du terme "islamophobie". Certes, il a mené des actions contre l'homophobie. Mais s'agissant de celle qui sévit en banlieue, cela devrait être tu pour ne pas "stigmatiser" les "musulmans" et les habitants des quartiers populaires. L'homophobie peut être dénoncée et combattue sans relâche et de la façon la plus implacable qui soit ailleurs, mais pas dans les quartiers. Il a la même posture concernant la lutte contre le sexisme "religieux".

Un échange entre Madjid Messaoudene et Lyes Alouane (militant LGBTI) montre à quel point ce tabou pèse lourd (4). Plus prompt à voir partout de "l'islamophobie" qu'à constater l'homophobie au pied de sa porte, l'élu de Saint Denis fait la morale à Lyes, victime de plusieurs actes homophobes dans son quartier. L'élu considère qu'expliquer les raisons de ces actes (culture, religion, éducation) serait adopter le discours du Front National. Là encore, il faudrait taire les victimes, et ne pas mener d'actions pour changer cela, pour ne pas "stigmatiser". Il est vrai que les explications de cette homophobie dans les quartiers relèvent aussi de la ghettoïsation géographique et sociale où la violence s'exprime de multiples façons (sexisme, délinquances, violences urbaines, etc.). Mais on ne peut pas non plus écarter les facteurs culturels, religieux, communautaires et éducatifs. C'est cet ensemble qui rend l'homophobie aussi importante dans les quartiers populaires, sans pour autant minorer celle qui existe ailleurs.
La parole des victimes doit toujours être entendue. Mais Madjid Messaoudene, comme tous les partisans du terme "islamophobie", souhaite l'encadrer voire la taire lorsque cela concerne les quartiers populaires.

Ainsi, il déclare être de gauche mais rejette un de ses principes fondamentaux : la laïcité (ou bien la tordre pour prétendre la défendre). Il prétend lutter pour l’égalité des sexes mais défend le voile y compris pour les fillettes et soutient une idéologie qui rejette cette égalité au nom de Dieu. Il prétend lutter contre l’homophobie mais défend cette même idéologie islamiste qui est homophobe et dont son association, le CCIF, promeut un certain nombre d'homophobes (5). Il prétend lutter contre les discriminations en soutenant les racialistes et islamistes qui ont fait de la discrimination leur fond de commerce. Il navigue ainsi entre l'extrême gauche, les racialistes et l'extrême droite musulmane sans le moindre état d'âme. Il n'est pas une exception. Il a juste une plus grande audience que d'autres. Comme un certain nombre de militants de gauche, Madjid Messaoudene est idéologiquement perdu. Son discours victimaire, racialiste, sexiste et anti-laïque doit faire quelques dégâts auprès de la population de Saint Denis, surtout la jeunesse.

Tout ce petit monde sympathique se croise et se retrouve régulièrement dans des meetings "antiracistes" communs. Ils vont parfois prendre un verre ensemble ou signer une tribune telle que celle publiée dans Libération…

Taha Bouhafs, Madjid Messaoudene et Youcef Brakni

de gauche à droite : Youcef Brakni, Madjid Messaoudene et Taha Bouhafs

Toutes ces personnes déclarent, à travers cette tribune, n'avoir aucun problème avec la critique de l'islam qui serait distinct de "l'islamophobie"… sauf quand on critique l'islam y compris les dérives faites en son nom. Toute l'ambiguité de leur discours est là. Comme l'islamisme politique, ils montrent des intentions suffisamment vagues pour que chacun puisse comprendre ce qu'il souhaite. Mais dès qu'un cas précis et concret se pointe, comme la critique des versets violents du Coran, les caricatures, la dénonciation de l'islamisme, la critique du sexisme du voile, etc., la totalité des personnes abordées dans les trois parties de cet article brandissent systématiquement "l'islamophobie". Nous sommes bien dans la fusion volontaire d'une idéologie avec des individus. La critique du premier serait une attaque envers les seconds. Voilà ce que les rédacteurs et signataires de cette tribune veulent délictualiser. Voilà pourquoi "l'islamophobie" ne devra jamais devenir un délit.

Toute l'histoire de la gauche est anticléricale. Cela fait partie de ses fondamentaux. Son combat n'est donc pas de lutter aujourd'hui aux côtés de religieux pour établir un délit de blasphème envers l'islam. Il est de lutter contre la pénétration de l'intégrisme musulman dans ses rangs. Cette tribune qui se réclame du progressisme défend une idéologie politico-religieuse réactionnaire. Elle est une nouvelle illustration de cette alliance entre une partie de la gauche et d'une extrême droite religieuse. Si nous avions eu cette gauche au XIXe et début du XXe siècle, la loi de 1905 n'aurait jamais existé.

(1) Racisme intra-communautaire Comment être un «  bon Arabe  »
(2) "Collabeur", "bougnoule", "arabe de service" : le racisme intracommunautaire décomplexé
(3) Madjid n'est pas Charlie
(4) Marche des fiertés : vif échange entre un élu et un militant LGBTI sur l’homophobie en banlieue
(5) Le CCIF et l'homophobie : un faux silence, une vraie caution (2ème partie)

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