Naëm Bestandji

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La notion de "libre choix" du voile, source de malentendus qui mènent au relativisme

Par Naëm Bestandji . Publié le 08 Mars 2019 à 12h13

"Tu ne peux pas les empêcher, mais tu peux te protéger. Celui qui t'a créé sait mieux que quiconque ce qui est bien pour toi". C'est la traduction du texte en arabe. Les sucettes représentent les femmes qui ne peuvent empêcher les mouches (les hommes) de tourner autour d'elles pour s'y coller et les butiner. Les femmes peuvent s'en protéger en gardant l'emballage de la sucette (le voile) qui rendra celle-ci moins attirante pour les mouches. La ou les personnes ayant écrit ce texte s'expriment au nom de Dieu. Comme toujours avec les ultra-religieux, Dieu ne parle pas mais eux s'expriment pour lui. Ce dessin véhicule à la fois un sentiment de crainte (on doit se protéger de la bestialité des hommes) et de culpabilité (si tu n'es pas voilée, tu déplairas à Dieu et en plus il ne faudra pas te plaindre si tu as des problèmes avec les mouches). Ce dessin, que nous retrouvons sur de nombreux sites islamistes y compris francophones, fait partie du prosélytisme des intégristes pour amener les musulmanes à faire le "libre choix" du voilement.

Parmi les sujets qui divisent notre société, le voile dit "islamique" est en bonne place. Loin d'être anodin, ce bout de tissu reflète au contraire l'affrontement entre deux modèles de société dont les islamistes ont fait du corps des femmes le champ de bataille. En cette journée internationale du droit des femmes, il est important de rappeler ce qu'est le "libre choix" pour les intégristes et les relativistes qui les soutiennent.

En France, le voile suscite les passions. L'affaire du "Hijab de running" de Décathlon en est le dernier épisode en date. Cela s'explique par l'accroissement de l'exhibition et des revendications de l'intégrisme musulman, notamment à travers son symbole sexiste et politique qu'est le voile. Un phénomène qui effraie plus que partout ailleurs. Notre héritage laïc est le fruit de l'inquisition catholique, des conflits entre l'Église et la royauté puis - et surtout - la République, du traumatisme des guerres de religions qui trouvèrent leur "apothéose" dans le massacre de la Saint Barthélémy. Cela s'explique également par les luttes féministes qui trouvent leur source dans la Révolution Française. Pour la majeure partie de la population, il est hors de question de revenir en arrière, de s'asseoir sur des acquis laïques et féministes obtenus parfois au prix de drames et du sang. Par l'idéologie, les conceptions du monde et de la femme qu'il véhicule, le voile et ses revendications font planer des conflits et des idées rétrogrades que nous espérions révolues.

Dans leur stratégie politique adaptée au contexte occidental, les Frères musulmans ont toute une batterie d'éléments de langage pour amener les musulmanes à se voiler et à être soutenues par des non musulmans qui imaginent ainsi faire preuve d'ouverture et de tolérance (les salafistes sont moins subtils). Parmi ces éléments, le "libre choix" est toujours invoqué. A chaque opposition exprimée contre la notion de voilement, c'est le premier argument brandi pour montrer à quel point ces opposants seraient intolérants : "vous voulez dicter aux femmes leur façon de se vêtir". "Vous voulez forcer les femmes qui se voilent librement à se dénuder". "Vouloir dévoiler les femmes est la même chose que les contraindre à se voiler".

Cette accusation faite aux opposants du voilement est surréaliste tant elle inverse les rôles et concepts. Ce sont bien les partisans du "libre choix" du voile qui définissent de quelle façon les femmes doivent se vêtir.

Par l'idéologie, les conceptions du monde et de la femme qu'il véhicule, le voile et ses revendications font planer des conflits et des idées rétrogrades que nous espérions révolues.

Tout d'abord, comment est présenté ce choix et par qui ?

Le voile a été créé et prescrit par des hommes, non par des femmes motivées par un fétichisme vestimentaire masochiste. Les théologiens, prédicateurs et imams qui le recommandent sont tous des hommes. Les justifications sont elles aussi tournées uniquement vers les hommes : apaiser la libido masculine par l'occultation de l'objet de tentation. Ce voile n'a de raison d'être qu'à travers la sexualité pour marquer physiquement le danger que représenterait le corps féminin pour l'équilibre hormonal des hommes. Il a été créé pour cela. Si aucun homme ne prescrivait le voile, aucune femme ne le porterait.

La notion de "libre choix" du voile, source de malentendus qui mènent au relativisme.

Ceci est un échantillon des différentes formulations de la justification du port du voile exprimées par les islamistes (seuls à prescrire le voile). Toutes, sans la moindre exception, s'appuient sur le même socle, unique raison de son existence : cacher le corps des femmes, coupable des débordements sexuels masculins.
La spiritualité n'a jamais été avancée par aucun intégriste pour le justifier. Pour une raison simple : cela ne figure nulle part dans le Coran.

Le pêché : premier aspect du "libre choix"

Pour correspondre à la culture française et ne pas effrayer, l'injonction n'est pas explicite comme dans les pays musulmans. Les islamistes, et les français musulmans séduits par cette approche, présentent un faux choix. Ils posent d'abord le cadre : le voile serait une obligation religieuse. Or, s'il y a obligation, il ne peut y avoir de choix. C'est, au mieux, un consentement à se soumettre à cette obligation. Cette tromperie est là pour masquer un dilemme imposé par les islamistes. En effet, le choix n'est pas dans celui de porter ou non le voile. Il est dans celui d'être une bonne musulmane ou pas, le voile étant l'étiquetage du bon choix. Pour celles qui refuseraient de s'y conformer, la seule issue possible serait donc la transgression religieuse, le pêché. C'est le premier aspect du "libre choix".

Pour Tariq Ramadan, le voile est obligatoire.

Comme nombre de Frères musulmans en Occident, Tariq Ramadan affirme que le voile serait une obligation religieuse mais, pour faire croire à une forme de tolérance, déclare dans la foulée que "la femme doit y aller selon son libre choix, comme on n'impose pas à une femme de l'enlever. Mais pour quelqu'un qui veut comprendre sa religion, le hijab est une prescription de l'islam." Autrement dit, la musulmane peut faire le "libre choix" du pêché et du non respect de sa religion. Il n'est donc pas étonnant que toutes les femmes de son entourage aient fait le "libre choix" du voile.

L'immoralité et l'impudeur : l'autre niveau du "libre choix"

L'autre présentation du "libre choix", toujours associée à la première, se situe sur le terrain moral à connotation sexiste, seule raison d'être du voilement. Selon ses partisans, la femme est libre. Libre de choisir la pudeur, la dignité et la décence que lui offrirait le voile. Elle est ainsi libre de ne montrer ses cheveux et sa peau (ce qu'ils appellent "sa beauté") qu'à sa famille ou à son mari. Car "son corps est une perle, un bijou, dont le voile lui sert d'écrin" (la comparer à un objet sexuel dont le voile lui sert d'emballage serait plus juste mais moins valorisant). Elle est libre d'être respectable. Mais elle est tout aussi libre de choisir l'autre chemin, celui de la dépravation. Il y a donc un bon et un mauvais choix, mais les deux sont possibles, selon eux. Nous devons respecter celles qui choisissent la vertu et qui "se respectent". Tout comme nous devons respecter celles qui choisissent l'indécence et l'immoralité. Seulement ensuite, il ne faudra pas se plaindre… Sans parler du risque de brûler en enfer. En résumé, le "libre choix" est le suivant : choisir la vertu ou le vice, être une femme "bien" ou une femme qui "ne se respecte pas", la pudeur ou l'impudeur, être une bonne musulmane ou pas, la bonne ou la mauvaise pratique, le licite ou l'illicite, le paradis ou l'enfer.

Culpabiliser et séduire pour amener au "libre choix" de la servitude

Convaincre, non pas contraindre directement, pour amener la musulmane à "choisir" sa servitude, telle est la méthode. La culpabiliser, la rendre responsable de tous les maux phalliques et la faire vivre dans la hantise d'un châtiment divin si la moindre parcelle de peau ou mèche de cheveux est à l'air libre en est le moyen. Cette soumission à la libido masculine devient une soumission à Dieu pour tenter de convaincre les plus récalcitrantes.

Or, pour faire un véritable choix, les musulmanes devraient pouvoir choisir entre différentes possibilités théologiques. Ce n'est pas le cas. Les intégristes déploient tous les moyens financiers et matériels pour étendre leur idéologie à tous les musulmans et faire fléchir les sociétés (livres, prêches, conférences, chaines satellitaires, organisations nationales et internationales, associations, etc.). Le voile est leur cheval de Troie identitaire et politique. Cela leur permet aussi de condamner et ostraciser toute tentative contradictoire des musulmans rationalistes qui, eux, affirment (source coranique à l'appui) que le voile n'est pas une prescription religieuse en islam.

Au bout de plusieurs mois, voire années, d'un tel apprentissage culpabilisant, quel "choix" fera une musulmane sensible à ces propos ? Quelle femme ferait le "libre choix" d'aller brûler en enfer pour l'éternité ? Les discours républicains, féministes et laïques pèsent si peu face au châtiment divin martelé par les islamistes. Une contrainte plus ou moins subtile, non visible ou non explicite, ne signifie pas qu'il y a absence de contrainte. Le fait d'avoir "choisi" le sexisme et la servitude volontaire ne confirme en rien un réel libre choix.

Cette définition particulière du "libre choix" explique le dialogue de sourds.

Les discours républicains, féministes et laïques pèsent si peu face au châtiment divin martelé par les islamistes.

Mode "pudique", tenue "modeste" : voilà comment dicter aux femmes leur façon de se vêtir

Ce raisonnement se matérialise à travers des éléments de langage marketing. Les expressions "mode pudique" ou "tenues modestes" sont d'abord apparues sur les boutiques islamistes en ligne à destination des musulmanes occidentales, toujours pour les convaincre de faire le "libre choix" du voilement. Par appât du gain, quelques grandes marques de vêtements se les sont appropriées, comme Décathlon, Nike ou H&M, participant ainsi à la stratégie politique des islamistes.

Or, parler de "mode pudique" pour la dissimulation de la tête et du corps est un jugement de valeur, un jugement moral qui signifie que les femmes qui feraient un autre choix vestimentaire seraient impudiques. Opter pour le voile serait un acte de modestie face aux cheveux au vent qui seraient un choix indécent. Nous sommes bien là dans la volonté de dicter aux femmes leur façon de se vêtir. Quant aux hommes, aucune ligne de vêtements "pudiques", aucune "tenue modeste", aucun "hijab de running" pour homme n'ont été créés pour qu'ils puissent aussi faire ce "libre choix". Ce sont cette sexualisation et culpabilisation à l'extrême du corps des femmes qui sont dénoncées par les féministes universalistes. Par la rhétorique d'inversion, les islamistes présentent cela comme un refus de liberté pour les "femmes musulmanes", assignant ainsi par la même occasion toutes les musulmanes au voilement (les musulmanes non voilées seraient moins musulmanes, voire pas musulmanes du tout).

Sanctuariser le voile en lui attribuant une dimension religieuse absente du Coran

Cette réalité étant évidemment inacceptable, le seul moyen de faire accepter le voile aux musulmanes récalcitrantes et à la société est de le sanctuariser en lui attribuant une dimension religieuse, inexistante dans le Coran mais largement prescrite par les islamistes. Je l'ai démontré en détail dans un article précédent (1). Le vrai terrain du voile, celui du sexisme, est impossible à défendre dans un pays comme la France. En tant qu'oppresseurs, les intégristes ne peuvent défendre l'indéfendable. En revanche, le terrain de la laïcité leur permet de ne plus avoir l'image d'oppresseurs mais d'opprimés, celle de "musulmans" persécutés par une société "islamophobe" qui restreindrait la liberté religieuse. Il est ainsi bien plus aisé de revendiquer une laïcité "ouverte" ou "inclusive" plutôt qu'un "sexisme ouvert" ou un "patriarcat inclusif".

L'emballage religieux de ce sexisme permet également aux islamistes et à leurs "idiots utiles", ainsi nommés par leurs détracteurs, de comparer le voile à d'autres signes religieux. Ceci pour relativiser sa portée sexiste, dissimuler sa raison d'être et toujours orienter le débat vers le terrain qu'ils ont choisi, la laïcité, quitte à trahir l'islam. Le voile est ainsi régulièrement comparé à celui des nonnes et à la croix chrétienne. Or, ils n'ont rien en commun. Mais quoi de mieux que des symboles chrétiens qui parlent à tous les français pour donner au voile un semblant de religiosité et diviser le camp laïque ?

Il est bien plus aisé de revendiquer une laïcité "ouverte" ou "inclusive" plutôt qu'un "sexisme ouvert" ou un "patriarcat inclusif".

En attribuant au voile une dimension spirituelle qu'il n'a jamais eue (sauf pour la prière), les islamistes en ont fait un objet idolâtre. Depuis quand la croix serait un outil de "pudeur" réduisant la personne qui le porte à un objet sexuel devant être caché pour ne pas susciter l'excitation d'autrui ? La croix n'a aucune fonction de régulation des rapports entre les sexes ni de chosification et d'infériorisation des femmes. Son port et sa signification concernent femmes ET hommes.

Une chrétienne et un chrétien prient devant une croix où Jésus est représenté crucifié. Dans les moments importants, ils peuvent tenir une petite croix comme un objet fétiche, un porte bonheur. Cette croix symbolise le martyr de Jésus qui se serait sacrifié pour sauver l'humanité. Le voile matérialise-t-il un symbole spirituel équivalent ? Non. Il n'y a pas d'équivalent de la croix en islam car cette religion rejette toute forme d'idolâtrie. S'attacher à des symboles matériels est considéré comme un pêché. En cela, revendiquer le voile comme symbole religieux et, pire encore, faire croire que c'est une obligation religieuse pour en réalité calmer les pulsions sexuelles masculines, va à l'encontre du message coranique que ces musulmans prétendent vouloir incarner.

L'euphémisme du "foulard" pour atténuer le sexisme politico-religieux du voile islamiste

Ces tentatives de banalisation n'étant toujours pas suffisantes, les islamistes français, en chœur avec leurs soutiens, préfèrent souvent utiliser le terme "foulard". Dans l’inconscient collectif, cela renvoie au foulard d’antan porté par une partie des françaises. Là aussi ce n'est pas comparable. Mais l’objectif est de rendre le voile plus neutre, le faire passer pour un simple accessoire vestimentaire, comme celui porté si joliment par Grace Kelly (parfois sollicitée par les intégristes) toujours pour faire oublier sa véritable raison d’être. C’est stratégiquement plus efficace. Cela contribue à faciliter la culpabilisation des opposants et les attaques pour "intolérance". Le député LREM Aurélien Taché est allé encore plus loin. Le 2 mars 2019, sur le plateau de "C l'hebdo" sur France 5, il compara le voilement d'une fillette de 12 ans au port d'un… serre-tête d'une fillette catholique. Le relativisme n'avait jamais été poussé aussi loin. Même les islamistes n'auraient pas osé.

La volonté d'empêcher toute réflexion sur le voilement par l'accusation de blasphème

Une fois sa décision prise, la femme voilée affirme que c'est son choix, sa liberté. Alors pourquoi tenter de comprendre le processus de voilement et le remettre en question ?
Comment ose-t-on même le critiquer ? Lorsque les opposants aux islamistes, y compris des musulmans, expriment leur opinion sur le sexisme du voile, les pro-voiles brandissent les accusations d'intolérance et de blasphème ("islamophobie"). L'accusation de racisme arrive même à la rescousse pour un sujet qui ne concerne pourtant que la critique d'une idéologie. Avoir recours à cette accusation est une façon d'essentialiser les musulmans, réduire leur identité à leur religion, faire croire qu'une musulmane ne peut être que voilée. Là est le racisme.

Cette vision particulière du débat démocratique illustre leur victimisation permanente qui permet d'esquiver toute remise en question.

Les musulmanes ont bien évidemment le droit de porter un voile. Tout comme nous avons le droit de critiquer ce vêtement. Le droit de l'un ne retire rien au droit de l'autre. Si une femme prend la décision de se voiler, elle prend aussi celle d'être félicitée ou critiquée pour cela. Ce bout de tissu, lourd de symboles, n'a pas de statut d'intouchabilité. Réclamer un recul de la liberté d'expression, du débat d'idées, pour ménager la susceptibilité des intégristes musulmans est un contre-sens philosophique, démocratique mais aussi spirituel. La critique des valeurs portées par le voile n'est pas une attaque contre celles qui le portent. Accepter cette confusion est aussi une façon de nier les droits de toutes celles qui luttent pour ne pas se plier au diktat de ce sexisme. Si certain(e)s s'attachent à défendre la liberté de l'intégrisme religieux, de l'apartheid sexuel et du sexisme "choisi", d'autres préfèrent défendre les femmes qui se battent pour s'en émanciper. La journée du 8 mars est l'occasion de s'en souvenir.

(1) "l'obligation religieuse du voile" créée par les intégristes : une hérésie sexiste combattue par les musulmans rationalistes, Coran à l'appui