Naëm Bestandji

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Le mythe de la virginité est entretenu pour sauver le patriarcat (2ème partie)

Par Naëm Bestandji . Publié le 06 Mars 2020 à 13h33

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Dans les milieux et sociétés patriarcaux, leur édifice machiste repose sur l'entrecuisse des femmes qui s'effondrerait si la science et le bon sens s'imposaient. Que signifie la "virginité sexuelle" ? Peut-on réellement la vérifier ?

Définition des relations sexuelles et de la virginité

La virginité sexuelle est "l'état d'une personne n'ayant jamais eu de relations sexuelles". On distingue le rapport sexuel sans et avec pénétration. Une pénétration sexuelle concerne tous les orifices : le vagin, l'anus et la bouche. La perte de la virginité sexuelle concerne donc la première pénétration d'un de ces orifices par un pénis, voire les doigts ou un objet dans le cadre d'un rapport sexuel (c'est bien pour cela d'ailleurs que, en droit français, une fellation forcée est considérée comme un viol au même titre qu'une pénétration forcée vaginale ou anale). Le premier niveau de bêtise et d'hypocrisie des milieux patriarcaux se trouve ici. En théorie, toute relation sexuelle hors mariage est strictement interdite, qu'il y ait pénétration ou pas. Mais en réalité, seule la pénétration vaginale les obsède.

Les rapports sexuels que sont les préliminaires (caresses, cunnilingus, fellations, frottements des organes sexuels sans pénétration, etc.) se pratiquent allègrement, y compris chez les adolescents, mais toujours en cachette évidemment. D'où la surveillance constante par la famille, les voisins et même toute autre personne. Ce sont moins les garçons qui sont directement surveillés que les filles.

Le deuxième niveau d'hypocrisie se trouve dans les stratégies de contournement du vagin. Pour garder leur hymen intact tout en ayant une relation sexuelle avec pénétration, les Maghrébines concernées pratiquent la fellation et/ou la sodomie. Elles perdent ainsi leur virginité sexuelle mais préservent la virginité fantasmée par leur société ou leur milieu. En dehors des célibataires, ce compromis est souvent choisi par celles qui sont fiancées. Si certaines y éprouvent un réel plaisir, d'autres se font sodomiser pour satisfaire et ne pas perdre leur futur époux. Si malgré cela les fiançailles sont rompues, "l'honneur" reste sauf…

Lorsqu'une femme accepte pour la première fois la pénétration vaginale, il lui arrive de le regretter a posteriori. Elles ont intégré la "responsabilité" qui pèse sur leur vagin. Pour elles aussi, le mythe de la virginité au mariage est malgré tout important. Si elles n'y pensent pas, leurs fiancés ou partenaires se chargent de le leur rappeler et partent en quête de leur prochaine future épouse "vierge" en laissant l'ex pucelle "salie" sur le carreau. Certaines le regrettent, d'autres non.

Le vagin : Graal absolu du mythe de la virginité

Au-delà de la "preuve" qu'apporterait le saignement lors du premier rapport sexuel avec pénétration vaginale, le vagin concentre la symbolique de la virginité car c'est par là qu'une femme peut être fécondée. La maternité, la paternité, la création de la famille commencent par l'insémination du vagin. Peu importe qu'il existe aujourd'hui les préservatifs et la pilule pour suspendre cette fonction lorsque la femme le souhaite. Peu importe qu'aujourd'hui elle puisse choisir d'avoir du plaisir sans prendre le risque de tomber enceinte. Dans ces pays et ces milieux, le patriarcat est bien trop ancré pour tenir compte de ces "détails".

Etre le premier à rompre l'hymen, comme un athlète vainqueur brise le ruban à la ligne d'arrivée, est leur fierté de mâle.

Pour toutes ces raisons, le vagin est le Graal absolu de cette virginité pour tout macho qui se respecte. Etre le premier à rompre l'hymen, comme un athlète vainqueur brise le ruban à la ligne d'arrivée, est leur fierté de mâle. Cette façon de penser n'existe quasiment plus en France, même chez les machos (sauf celles et ceux toujours imprégnés par une culture patriarcale). Le désir de chacun est d'être le dernier dans la vie sentimentale de l'autre. Une amie Algérienne me cita l'expression d'un de ses collègues de travail, attristé par la mentalité de son pays : "Chez nous, l'homme qui cherche sa future épouse veut toujours être le premier. En occident, l'homme veut toujours être le dernier".

Les stratégies de contournement du vagin ne sont pas la seule explication du mythe. Bien avant les progrès sur la connaissance anatomique, les idées reçues étaient le seul moyen de confirmer la virginité ou son absence. Depuis toujours, une femme pouvait sexuellement la perdre par un rapport anal ou buccal sans que cela soit considéré comme tel. Cette hypocrisie, faisant du vagin l'unique passage pour perdre sa virginité, a été maintenue jusqu'à aujourd'hui. Auparavant, la façon que l'ignorance avait trouvé pour affirmer ou non la virginité était la tâche de sang sur le drap blanc du lit nuptial. Si une femme ne saignait pas, c'était la "preuve" qu'elle n'était pas vierge car son hymen aurait déjà été perforé par un autre homme. Nous savons depuis longtemps que c'est faux. De plus, aucun texte coranique ne mentionne qu'une femme doit saigner ou avoir un hymen intact pour prouver sa virginité, ni que ceci soit une condition explicite au mariage. Comme pour le voile, l'islam est instrumentalisé afin d'apporter une caution religieuse pour ce qui relève d'une construction culturelle sexiste.

L'hymen ne sert physiologiquement à rien, patriarcalement à tout

L'hymen est une fine membrane à l'entrée du vagin. Contrairement à la croyance populaire, toutes les femmes ne naissent pas avec un hymen. De plus, en dehors d'une minorité de cas, cette membrane n'est pas hermétique. En son centre, il y a un trou par où s'écoule les menstrues. Ce trou est plus ou moins large selon les femmes. A la place d'un orifice unique, le centre de l'hymen de certaines femmes est cribriforme (percé de plusieurs petits trous). Ajouté à cela, certains hymens sont très élastiques et se dilatent sans jamais rompre. Enfin, plus une femme avance en âge, plus elle a de chance que son hymen s'atrophie naturellement.

Ainsi, selon la taille du trou et l'élasticité de l'hymen, sachant également que de nombreuses femmes naissent sans hymen ou qu'il peut avoir été rompu pour de multiples raisons, un très grand nombre de femmes ne saignent pas lors de la première pénétration. Selon le Collège National des Gynécologues et Obstétriciens Français, "la rupture hémorragique de l’hymen est possible mais reste exceptionnelle, près de 50% des femmes ne saignent pas lors du premier rapport." (1) L'absence de saignement ne signifie donc en rien que la femme concernée n'est pas vierge. A l'inverse, une femme célibataire ayant pratiqué la fellation et la sodomie peut parfaitement saigner à la nuit de noce. Le saignement peut aussi arriver, non pas par la rupture de la membrane, mais par irritation du vagin suite à un manque de lubrification.

En résumé, la présence d’un hymen ne prouve pas la virginité, le saignement encore moins. L'absence de la membrane n'est pas non plus la preuve d'un rapport sexuel vaginal. Il est donc médicalement impossible de prouver qu'une femme est vierge ou non.

La virginité sexuelle d'une femme n'est pas plus démontrable que celle d'un homme.

Seule la grossesse marque de façon irréfutable la perte de la virginité (sauf à prétendre à l'immaculée conception). Mais là encore, cela peut être contourné. L'IVG est une solution adoptée par de nombreuses femmes pour préserver leur virginité "officielle".
Ainsi, la virginité sexuelle d'une femme n'est pas plus démontrable que celle d'un homme.

La virginité mythifiée pour une virginité sociale réelle

Puisqu'elle ne peut pas être constatée, sa seule existence possible est sociale. La virginité d'une femme ne se mesure pas à la "perforation" de son hymen. Elle se mesure à la réputation de sa propriétaire. Si une femme multiplie les partenaires sexuels sans que cela se sache, elle sera perçue comme une "fille bien", une vierge à marier. Si une autre a fait l'amour une seule fois avec l'homme qu'elle aime et que cela s'ébruite, elle sera perçue comme une prostituée, une femme sale que plus aucun homme ne voudra épouser. Plus injuste encore, une "vierge" qui ne saigne pas à la nuit de noce risque d'être rejetée.

L'absence de saignement rend toujours suspecte la concernée. Certaines femmes ne l'ignorent pas et s'en inquiètent pour leur fille ou leur petite fille sur le point de se marier.

Les différentes astuces pour saigner à la nuit de noces

Il existe depuis toujours des astuces pour simuler le saignement vaginal à la nuit de noce. Une Algérienne trentenaire et célibataire me raconta ceci : "ma grand-mère m'a dit que je n'allais peut-être pas saigner lors de ma nuit de noce. Elle m'a donné un truc : juste avant de faire l'amour, j'irai dans la salle de bain pour un faux prétexte. Avec une aiguille, je piquerai un doigt. Pendant le rapport je passerai mon doigt à l'entrée de mon sexe pour faire croire que j'ai saigné." Cette astuce semble hasardeuse. Mais d'autres sont plus efficaces. Insérer un foie de volaille au fond de son vagin est un classique. Plus moderne et plus sûre, la capsule de sang artificiel a beaucoup de succès, notamment au Maroc. Il suffit de l'insérer à l'intérieur du vagin une vingtaine de minutes avant la pénétration. Sous l'effet de la chaleur, la capsule éclatera. Face à son succès, l'entreprise chinoise qui les commercialise se frotte les mains. Cette astuce est largement moins chère que ce qui est considéré comme le top du top de la renaissance virginale : l'hyménoplastie.

L'hyménoplastie ne reconstitue pas ni ne recoud l'hymen. Elle ferme l'entrée du vagin par différentes techniques. Selon la qualité, et donc le coût, de l'opération, cette fermeture peut tenir quelques jours. Il faut bien calculer son coup pour que le saignement se produise le jour J. Si des femmes y ont recours en cachette de leur famille, d'autres la subissent par décision de leurs parents. Les mariages forcés suite à la découverte d'un rapport sexuel de leur fille vont parfois de pair avec l'hyménoplastie. Le futur époux n'y verra que du feu. Nous pouvons ainsi corréler cette démarche avec les chiffres sur le nombre de dérogations pour autoriser des mariages avec des mineures (cf. 4ème partie). Précisons toutefois que cet acte est trop coûteux pour les personnes les plus modestes. Toutes ne peuvent y avoir accès.

Malgré cela, cette opération est si prisée qu'elle est devenue un business médical dans l'ensemble du Maghreb. Si chaque année des dizaines de milliers de Maghrébines y ont recours, sans compter les énormes ventes de capsules de sang artificiel, c'est bien là aussi la démonstration que la virginité au mariage n'est qu'un mythe. Selon la psychanalyste Nédra Ben Smaïl, "20 % des Tunisiennes seraient des vraies vierges et plus des trois-quarts seraient des vierges médicalement assistées" le jour de leur mariage (2).

La culture du drap blanc tâché de sang et brandi en public existe encore, mais elle se fait de plus en plus rare. Tous les stratagèmes pour simuler le saignement sont aujourd'hui utilisés pour un seul témoin : le jeune marié. Il se chargera ensuite de confirmer ou d'infirmer la "pureté" de la jeune mariée. Dans cette phénoménale hypocrisie, une situation peut ne pas être dramatique, voire même amusante. Comme évoqué plus haut, une femme peut coucher hors mariage avec l'homme qu'elle aime et se marier avec lui par la suite. Or, là aussi le mythe de la virginité se manifeste. Pour faire plaisir à tout le monde, le jeune époux, complice, confirme après la nuit de noces que sa femme a bien saigné.

La tendance est également à l'écoute de la jeune mariée. Le matin suivant la nuit de noces, elle informe une femme de sa famille (par exemple une tante) qu'elle a bien saigné. La tante se chargera de transmettre la bonne nouvelle à la mère. Ces procédures ne prouvent rien (si tant est qu'il y en aurait une qui prouve quoi que ce soit). Elles ne font que sauver, là aussi, les apparences.

Mais dans l'un ou l'autre cas, pour parer à toute vérification de la famille, certains couples prennent soin de quand même tâcher le drap.

La cerise sur le gâteau de toute cette hypocrisie est le certificat de virginité. Comme il ne peut pas prouver la virginité d'une femme, sa justification n'est, là encore, que sociale. Ce n'est pas un certificat médical. C'est un certificat de moralité. Devenu un véritable commerce pour certains médecins, d'autres le délivrent par humanité. En effet, que ce soit à la demande discrète d'une jeune femme ou de la famille, le refus de délivrer ce certificat peut avoir de graves conséquences. Cela peut aller de l'annulation du mariage, la mise à la porte de la jeune femme, au crime d'honneur.

Le certificat de virginité n'est pas un certificat médical. C'est un certificat de moralité.

Le système patriarcal repose sur la virginité féminine. Il est bien construit sur un mythe. Seules l'ignorance, la confusion et l'hypocrisie permettent de maintenir debout cet édifice. Cela entraîne des situations souvent cocasses, fréquemment dramatiques, durablement tristes. Parmi les dizaines de milliers de cas, plusieurs maghrébines m'ont apporté leur témoignage. La troisième partie de cet article leur est consacrée. Leurs témoignages sont édifiants.

Le mythe de la virginité est entretenu pour sauver le patriarcat (1ère partie)
Le mythe de la virginité est entretenu pour sauver le patriarcat (3ème partie)
Le mythe de la virginité est entretenu pour sauver le patriarcat (4ème partie)

(1) Les premiers rapports : que lui conseiller ?
(2) Ben Smail Nedra, Vierges ? La nouvelle sexualité des Tunisiennes, Cérès éditions, 2012.