Naëm Bestandji

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Le mythe de la virginité est entretenu pour sauver le patriarcat (4ème partie)

Par Naëm Bestandji . Publié le 08 Mars 2020 à 13h04

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Les témoignages, mes constats et analyses personnels développés dans les parties précédentes sont-ils proches de la réalité d'ensemble du Maghreb ? Quelle est cette réalité que ces sociétés trouvent si pratique d'occulter au point de se convaincre que ce qui ne se voit pas n'existe pas ?

En croisant les lois en vigueurs avec les statistiques officielles sur le nombre de relations sexuelles hors mariage, quand elles existent, avec d'autres études menées dans les pays concernés ainsi que des phénomènes de sociétés, nous pouvons mesurer l'ampleur du phénomène et ses conséquences souvent dramatiques.

Le mythe de la virginité est mis à mal au Maghreb par les statistiques officielles

En Tunisie, la majorité sexuelle était à 13 ans. Depuis juillet 2017, elle est passée à 16 ans. L'âge minimum pour se marier est l'âge de la majorité pleine : 18 ans. Les relations sexuelles hors mariage, y compris entre mineurs de plus de 16 ans, ne sont donc pas interdites par la loi.

Selon l'Office National de la Famille et de la Population de Tunisie (ONFP), l'âge moyen pour le premier rapport sexuel des Tunisiens en 2009 était de 16,4 ans pour les filles et 17,4 ans pour les garçons. Pour comparaison, selon l’Institut National d’Études Démographiques (Ined), l'âge médian en France était de 17,4 ans pour les garçons et 17,6 ans pour les filles en 2010. Dans les deux pays, cela signifie qu'à 18 ans plus de la moitié des garçons et filles ont déjà eu des rapports sexuels. Les Tunisiennes semblent même être plus précoces que les Françaises, alors que l'âge moyen pour les garçons est exactement le même pour les deux pays. Toujours selon l'ONFP, l'âge moyen du premier mariage en Tunisie se situant entre 29 et 30 ans pour les deux sexes, cela signifie que l'écrasante majorité des Tunisiennes n'est plus vierge à la nuit de noces. "L'identité arabo-musulmane" qui passe par la virginité des femmes en prend un sacré coup…

Au Maroc, il n'existe pas de majorité sexuelle. Comme les relations sexuelles hors mariage y sont interdites, cette majorité est l'âge légal minimum pour se marier. Il est aujourd'hui de 18 ans. Mais il n'est pas rare que des juges autorisent des marocains, et surtout des marocaines, plus jeunes à se marier avec l'autorisation de leurs parents ou tuteurs. Selon le Haut-Commissariat au Plan, l’âge moyen du premier mariage était en 2010 de 31,4 ans pour les hommes et 26,6 ans pour les femmes.

Aucune étude sur l'âge moyen pour le premier rapport sexuel n'existe au Maroc. Mais de nombreux articles de presse et ouvrages spécialisés (comme par exemple L’entrée en sexualité à Rabat : les nouveaux « arrangements » entre les sexes, de Fatima Bakass et Michèle Ferrand, INED, 2013) abordent ce sujet et confirment que la tendance est la même qu'ailleurs. Abdessamad Dialmy, sociologue, spécialiste de la sexualité dans le monde arabe et professeur d'université à Rabat, estime lui aussi que l’âge du premier rapport sexuel avec pénétration au Maroc est en moyenne de 17 ans pour les deux sexes.

En Algérie, la majorité sexuelle est à 16 ans. L'âge minimum pour se marier est en revanche l'âge de la majorité pleine : 19 ans. Là aussi, une dérogation peut être accordée par un tribunal avec l'accord des tuteurs légaux. Comme au Maroc, plusieurs dizaines de milliers d'Algériens, et surtout d'Algériennes, se marient avant leur majorité. L'âge moyen du premier mariage, selon l’Office national des statistiques, était en 2006 de 33,5 ans pour les hommes et 29,8 ans pour les femmes. Comme en Tunisie, les relations sexuelles entre célibataires ne sont pas interdites. Mais, comme au Maroc, aucun chiffre officiel n'existe pour l'âge moyen du premier rapport sexuel. Une absence qui montre encore à quel point ce sujet est profondément tabou. Il est toutefois reconnu par les sociologues et médecins algériens que ces rapports sont mécaniquement en constante augmentation.

L'âge moyen du premier mariage est sensiblement le même dans ces trois pays. Le Maroc est toutefois un peu plus précoce en ce qui concerne les femmes. On observe également les mêmes raisons qui font régulièrement reculer l'âge du premier mariage (cf. 1ère partie). On constate enfin que les célibataires de plus de 40 ans, femmes et hommes, sont toujours plus nombreux dans l'ensemble du Maghreb.

Quel que soit le pays, on observe les mêmes écarts d'âge entre les milieux urbains et ruraux où on se marie plus tôt. L'âge du premier rapport sexuel est plus précoce dans les grandes villes (pour les trois pays) et les régions touristiques (pour le Maroc et la Tunisie). Être en contact avec le reste du monde permet une plus grande ouverture d'esprit des Maghrébines dans leurs comportements intimes. L'accès plus facile à internet dans les grandes villes facilite également les rencontres. Enfin, la densité urbaine permet de vivre plus facilement sa sexualité. Prenons l'exemple d'Alger : il est impossible de se faire un petit bisou sur la bouche dans la rue sans que quelqu'un ne vous interpelle de façon agressive pour vous rappeler la "décence". En revanche, les coins câlins pour des "coups de pinceau" ou des rapports sexuels avec pénétration sont répartis à plusieurs endroits de la ville, que ce soit en plein air ou dans les salles de cinéma qui servent essentiellement de "baisodromes". En milieu rural, les mentalités sont encore plus conservatrices et l'accès à internet plus compliqué. De plus, la faible densité de population rend difficile toute histoire d'amour hors mariage car les filles sont plus facilement surveillées. Boire un jus de fruit à la terrasse d'un café avec un garçon est inconcevable. Leur mentalité étant obsédée par la sexualité, ce jus de fruit serait forcément le prélude à la fornication aux yeux des témoins.

Les coins câlins pour des "coups de pinceau" ou des rapports sexuels avec pénétration sont répartis à plusieurs endroits d'Alger.

Ainsi, malgré certaines évolutions sociétales (allongement de la durée des études, femmes de plus en plus nombreuses à être professionnellement actives, recul de l'âge moyen du premier mariage), le contrôle social du corps des femmes est toujours aussi important. La préservation de leur virginité en est le cœur, la preuve ultime des bonnes mœurs et de la respectabilité de ces femmes. Quel que soit leur âge, elles restent mineures et leur vagin porte à lui seul la réputation de toute la famille voire du pays entier. Alors comment expliquer le décalage entre la perception qu'ont les Maghrébins de leurs sociétés (la majorité des habitants estime que les femmes non vierges au mariage sont minoritaires) et la réalité (la majorité des Maghrébines n'est pas vierge au mariage) ? C'est tout l'art du mythe de la virginité. Ce que la médecine et plus largement la science ne peuvent pas démontrer, les croyances ancestrales et patriarcales s'en chargent.

Le sexe n'a jamais été aussi présent au Maghreb

Ces idées reçues sont le fruit du tabou absolu qu'est la sexualité dans les sociétés et familles musulmanes. Pourtant, le sexe n'a jamais été aussi présent. Un gynécologue égyptien l'exprime ainsi : Dans le monde arabe, le sexe est le contraire du sport. Tout le monde discute de football mais personne ne le pratique. Le sexe, tout le monde le pratique mais personne ne veut en discuter (1). Abdessamad Dialmy fait le même constat : Dans les années 70 il y avait une pensée libre sur la sexualité, même si la pratique n’était pas aussi libérale, leurs discours dépassaient leur comportement. Aujourd’hui, c’est l’inverse. Les gens ont des pratiques très libérées, mais ils ne sont pas aussi ouverts dans leur mode de pensée (2).

Internet, à travers l'accès libre et illimité aux vidéos érotiques et pornographiques, participe à cela. Selon les statistiques de connexion de divers sites pornographiques américains, les pays musulmans sont parmi les plus gros consommateurs. La majorité des Maghrébines avec qui j'ai discuté regarde ces vidéos. Elles ne sont pas différentes des garçons. L'inondation de ces images et le recul de l'âge du mariage ont créé des générations de frustrés.

Le paradoxe est que ces images contribuent à l'oppression des musulmanes. Les hommes qui s'excitent sur ces vidéos sont horrifiés à l'idée que leur future épouse puisse ou, pire encore, ait pu se comporter comme ces actrices "occidentales". Cela accentue leur fantasme de "femme sainte musulmane" à laquelle doit correspondre leur future épouse, leur image de "putes" envers les femmes avec qui ils couchent hors mariage, et leurs adultères lorsqu'ils sont mariés pour trouver chez une autre ce qui les excite sur ces vidéos.

"La misère sexuelle du monde arabe"

Ainsi, l'absence d'éducation à la sexualité au sein des familles (les mères ne font que brandir des interdits et des mises en garde morales à leurs filles) et en milieu scolaire n'enraye évidemment pas l'augmentation du nombre de relations sexuelles hors mariage. En revanche, cette absence d'information et le difficile accès à la pilule contraceptive et aux préservatifs, augmentent le nombre d'infections sexuellement transmissibles et de grossesses non désirées. Les statistiques sociologiques et les différents organismes de santé de ces trois pays du Maghreb s'accordent sur ce point. Une Tunisienne m'avait par exemple affirmé qu'elle n'avait pas besoin de prendre la pilule ni de mettre de préservatif à ses partenaires. Elle était convaincue de si bien connaitre son cycle d'ovulation qu'elle estimait savoir quand il fallait éviter une éjaculation interne. Elle a eu recours plusieurs fois à l'IVG… Les "coups de pinceau" ne sont pas non plus exempts de risques. Si l'homme éjacule sur la vulve de sa partenaire, une partie des spermatozoïdes peut pénétrer le vagin et entamer sa course jusqu'à l'utérus. Souvenons-nous que l'hymen n'est pas hermétique. Si les règles s'écoulent dans un sens, le sperme peut s'écouler dans l'autre, sans que l'hymen ait bougé. Le risque de grossesse par "coups de pinceau" est certes faible, mais il existe.

La pression sociale est si forte dans un monde où les Maghrébines n'ont plus le même style de vie qu'auparavant. Elles rêvent de croiser le destin d'un homme qui ne considère pas le corps des femmes comme de la viande. Il y en a, nombreux. Il ne faut pas les ignorer, même s'ils sont plus discrets que ceux qui clament le "respect" des traditions patriarcales et de "l'identité arabe".
Tiraillé entre la volonté de respecter ces traditions ancestrales et le désir de vivre avec son temps, le mythe de la virginité, le recul de l'âge du premier mariage et les tabous ont créé "la misère sexuelle du monde arabe" (titre d'un article de Kamel Daoud). Les hommes sont aussi victimes de ce système censé les avantager. Mais les femmes resteront toujours les premières visées et les plus gravement touchées.

La France n'est pas épargnée par le mythe

L'influence de cette culture patriarcale est grande auprès des français de confession musulmane que les islamistes et leurs obsessions sexistes et identitaires ont gravée dans le marbre. Les femmes prennent cette importation en plein visage, ou plutôt en plein vagin. Le mythe de la virginité est une croyance bien ancrée et le malheur d'un grand nombre de ces françaises. Les associations féministes dont la sexualité est un de leurs objets y sont confrontées depuis des années. Je l'ai aussi été lorsque je présidais le comité Ni Putes Ni Soumises de Grenoble. Comme au Maghreb, en Turquie et dans d'autres pays, l'honneur de la famille pèse sur l'entrecuisse des filles.

Nous retrouvons les mêmes interdits et les mêmes astuces pour les contourner. Si la société française ne condamne plus les relations sexuelles hors mariage depuis longtemps, les communautés musulmanes, qui se concentrent surtout dans les quartiers populaires, les condamnent de la même façon qu'au Maghreb.

Je peux personnellement en témoigner par plusieurs expériences vécues. Il y a quelques années, par exemple, ma petite amie de l'époque, française d'origine algérienne de 34 ans, refusait que je la raccompagne jusque chez elle. N'étant pas encore mariée, elle vivait chez ses parents au centre-ville de Grenoble. Nombre de ces familles ont le même point de vue qu'au Maghreb : tant qu'une femme n'est pas mariée, elle reste vivre chez ses parents, peu importe son âge.

Plus on se rapprochait de chez elle, plus elle était inquiète, à l'affut. La crainte d'être vue en compagnie d'un homme par un membre de sa famille, ou le voisinage qui pourrait le répéter, la poussait à emprunter des détours. La même crainte la saisissait quand elle rentrait seule dans la nuit, après une soirée chez une amie par exemple : "une femme seule le soir en pleine rue ? Quel genre de femmes trainerait dehors à cette heure-là ?" Alors quand je la raccompagnais en fin de soirée, tout était réuni pour lui favoriser un infarctus si je m'approchais trop près. Je devais la regarder s'éloigner à une centaine de mètres de chez elle.

Ses parents pensaient qu'elle était vierge. Elle ne l'était pas quand nous nous étions rencontrés. Nous étions encore plus expérimentés lorsque nous nous étions séparés. Rentrer seule et discrètement préservait sa virginité sociale… En France.

Face à une situation où "l'honneur" de la famille serait sali par la "souillure" du corps de leur fille, il arrive que des parents l'envoient au "bled" pour y être mariée afin de laver cet affront. Encore une fois, le problème est moins la sexualité de leur fille que cela soit su. Si ça ne s'ébruite pas, un voile sur cette affaire, un petit coup d'hyménoplastie et hop c'est réglé.

Le nombre des mariages forcés est difficile à évaluer en France. Mais il est suffisamment important pour que des ONG et des associations qui luttent contre les violences faites aux femmes s'emparent de ce problème.

A l'inverse, il arrive que des français d'origine maghrébine aillent au "bled" pour y trouver leur future épouse, convaincus qu'elle sera plus "propre" et plus "sérieuse" que les Françaises. S'ils savaient… Quelques-unes des Maghrébines non vierges que je connais se sont mariées avec des français originaires de leurs pays. L'étudiante de 27 ans qui aimait pratiquer des fellations et des "coups de pinceaux" (cf. 3ème partie) est aujourd'hui mariée. Elle vit près de Montpellier. Bien sûr, elles étaient toutes officiellement vierges à la nuit de noces…

Ainsi, il n'est pas rare que des françaises issues de ce milieu machiste recourent à l'hyménoplastie. Elles peuvent être étudiantes, sans emploi, ouvrières, avocates ou médecins, elles se présentent désespérées chez le gynécologue qui pratique cette intervention. Il n'existe pas de chiffres officiels pour évaluer le nombre d'hyménoplastie en France. Mais les gynécologues ont constaté une augmentation drastique de demandes depuis le début des années 2000, avec un pic à chaque été (la saison des mariages). A un point tel qu'en 2006, le Collège National des Gynécologues et Obstétriciens Français déclara dans un communiqué être "très réticent à refaire les hymens car c'est participer à une coutume machiste du sang sur le drap le soir de la nuit de noces qui n'a rien à voir avec la foi" (3).

Les gynécologues ont constaté une augmentation drastique de demandes depuis le début des années 2000, avec un pic à chaque été (la saison des mariages).

Pour les personnes qui surveillent ces filles, c’est-à-dire beaucoup de monde dans le quartier, notre société parait hostile sur le plan des mœurs. Au Maghreb, toute la société baigne dans cette mentalité patriarcale culturo-religieuse. En France, le seul territoire où cela peut s'appliquer est le quartier. Les filles n'ont qu'un seul moyen pour s'en évader : l'école. Seuls les diplômes et l'émancipation par le travail leur donneront la liberté espérée. Si les filles des quartiers populaires réussissent largement mieux que les garçons à l'école, ce n'est pas pour rien. D'autres raisons expliquent aussi cette différence, mais celle-ci joue un rôle non négligeable.

Tous les musulmans ne vivent évidemment pas ainsi. Mais j'aborde la tendance dominante qui a aussi des conséquences sur les personnes plus ouvertes et modernes en raison du poids de ces traditions sur l'ensemble des pays où traditions archaïques et religion sont fortement ancrées dans leurs sociétés, ainsi qu'au sein des communautés musulmanes vivant dans des pays non musulmans.

La situation n'évoluant pas dans le bon sens, la présence islamiste dans les quartiers populaires ne faisant que croitre, leur alliance de plus en plus étroite avec une partie de la gauche à travers la défense du sexisme du voile, rendent ce sujet encore plus tabou. La situation a empiré depuis 2004 et la création du mouvement Ni Putes Ni Soumises né de l'exaspération du machisme "religieux" dans ces quartiers. Le mythe de la virginité est encore vivace, entretenu par les marchands de "pudeur", de "modestie" et de "respectabilité" féminine. Lorsque l'hypocrisie et l'ignorance tomberont, du Maghreb à la France et ailleurs, le mythe s'effondrera comme les ruines des croyances passées.

Le mythe de la virginité est entretenu pour sauver le patriarcat (1ère partie)
Le mythe de la virginité est entretenu pour sauver le patriarcat (2ème partie)
Le mythe de la virginité est entretenu pour sauver le patriarcat (3ème partie)

(1) El Teki Sheren, La révolution du plaisir, enquête sur la sexualité dans le monde arabe, Autrement, 2014, p. 23.
(2) Ibid, p. 37.
(3) Les gynécologues-obstétriciens défendent les femmes contre l’intégrisme musulman